« La ville de l’intersubjectivité est celle des rencontres, des hasards, de l’aventure, celle du flânage. Cela suppose un sentiment de sécurité dans l’autre, une certaine forme d’anonymat. C’est dans la conjonction de ces deux éléments, sécurité et anonymat, qu’on peut expliquer que les flâneurs ne sont pas des flâneuses. Les femmes n’expérimentent pas, dans l’espace public, la sécurité nécessaire pour être disponibles et disposées aux rencontres, à l’insolite. »
Nicole Brais à propos de l’ouvrage de Jacqueline Coutras - Crise urbaine et espaces sexués paru en 1996.
l e s h a b i t a n t e s (2 0 1 9 - 2 0 2 3)
Alors qu’en France, seulement 6 % des rues portent le nom d’une femme, Les Habitantes prend racine dans ce constat d’invisibilisation persistante. Depuis 2019, Les Habitantes trace un chemin de gestes et de récits dans l’espace urbain. Cette série photographique prend pour point de départ une expérience commune à de nombreuses femmes : celle d’une liberté conditionnelle dans la ville.
Quand j’ai eu l’âge de marcher seule, j’ai reçu une liste de recommandations : éviter les ruelles, ne pas sortir la nuit, ne pas s’habiller trop court, baisser les yeux si l’on m’interpelle, ne pas être trop visible. Comme tant d’autres, j’ai appris à me mouvoir dans l’espace public avec prudence, esquivant les regards, en adaptant mon corps à des normes de sécurité implicites.
À partir de ce constat, j’ai invité des femmes de mon entourage à partager une histoire personnelle liée à la ville — une situation vécue. Ensemble, nous avons composé une courte chorégraphie, une boucle de gestes rejoués dans l’espace où l’événement raconté s’était produit ou dans un lieu qui lui faisait écho. Ces gestes deviennent des portraits en mouvement, des formes de résistance silencieuses et incarnées.
Chaque corps est en torsion. Le mouvement, répété comme une boucle, rejoue une tension physique, une mémoire inscrite dans les gestes. Les visages ne sont jamais montrés : ce choix souligne la manière dont les femmes sont silenciées dans l’espace public, souvent perçues comme des présences sans récit.
Comme dans certaines toiles de la peinture classique, où le mouvement n’est pas tant représenté qu’il affleure — ainsi que l’a décrit Daniel Arasse à propos du Noli me tangere du Titien — ce sont ici les écarts, les déséquilibres, les gestes suspendus qui font surgir la puissance du mouvement. L’absence de visage ouvre à une forme d’universalité et questionne l’anonymat.
Toutes les images de la série sont réalisées avec un moyen format argentique, à partir de négatifs non retouchés. Elles portent un titre commun, Variation, suivi d’un numéro, comme une partition de gestes dans l’architecture urbaine. Entre mémoire, performativité et inscription du corps dans le paysage, Les Habitantes interroge la manière dont les femmes occupent — ou sont empêchées d’occuper — l’espace public.